On a transformé le chien.
En quelques décennies, il est passé du statut d’outil de travail – gardien de troupeau, chasseur, protecteur – à celui de compagnon idéal, qui doit s’adapter sans broncher à nos vies urbaines, nos horaires contraints, nos espaces restreints.
Et avec ce changement, quelque chose s’est produit. Plus nous aimons nos chiens, plus nous semblons vouloir les contrôler. Nous les adorons… à condition qu’ils ne tirent pas en laisse, qu’ils n’aboient pas, qu’ils ignorent leurs congénères en balade…
Je me demande si notre besoin de tout contrôler ne révélerait pas surtout nos propres failles ? Et si, au fond, ça parlait plus de nous que des besoins réels de l’animal ?

Le contrôle : entre sécurité et ego
Soyons honnêtes, une partie du contrôle est nécessaire. Dans un monde de voitures, de vélos et de dangers urbains, une laisse ou un rappel fiable peut littéralement sauver la vie d’un chien. Protéger son compagnon en lui donnant un cadre clair, ce n’est pas de la tyrannie, c’est de la responsabilité.
Mais au-delà de ce bon sens, il y a autre chose. Il y a ce regard de la voisine quand votre chien aboie. Le commentaire du beau-père sur « ce chien qui a besoin d’être éduqué ». Le malaise en promenade quand votre chien ne revient pas immédiatement alors qu’un autre chien marche tranquillement à côté de son humain.
Le chien devient alors notre bulletin de notes. Son comportement affiche publiquement nos compétences, notre valeur en tant que propriétaire. Et ça, c’est déjà beaucoup moins glamour que la simple sécurité.
Puis il y a la part la plus inavouable : la satisfaction pure d’être obéi. Cette petite décharge de plaisir quand le chien répond au doigt et à l’œil. Pour certains d’entre nous – et je ne juge pas, je constate –, le chien nous donne un certain pouvoir. Dans un quotidien où nous pouvons nous sentir pressé par notre patron, ignoré par nos ados, incompris par notre conjoint, l’obéissance de notre chien offre l’illusion de maîtriser quelque chose dans notre vie.
Notre rapport au vivant
Vous avez remarqué comme on panique face à l’instinct ?
Un chien qui renifle intensément un buisson, qui aboie soudainement, qui s’excite à la vue d’un congénère… tout cela nous embarrasse. Comme si ces manifestations de vie étaient des bugs à corriger. Comme si un chien devait être un petit être affectueux qui ne fait pas de bruit, qui ne fait pas de vague.
La vérité, c’est que le « sauvage » nous met mal à l’aise. Nous vivons dans des environnements contrôlés, silencieux, propres, prévisibles. Le chien, avec ses pulsions, ses émotions brutes, ses réactions spontanées, vient fissurer ce vernis de maîtrise. Il nous rappelle que le vivant est imprévisible. Et ça, nous ne le supportons plus.
Alors on essaie de le formater. De l’intégrer à notre quotidien hyper-normalisé comme on installe un meuble Ikea : fonctionnel, discret, esthétique. Le chien devient une extension de nous-mêmes, un accessoire de vie qui doit refléter notre image.
Et le paradoxe, c’est qu’on l’aime « trop ». Je vois beaucoup de propriétaires qui traitent leur chien comme un perpétuel enfant de deux ans, incapable de décider quoi que ce soit. Toujours derrière lui. On choisit tout pour lui : quand il mange, où il dort, avec qui il peut jouer, combien de temps il peut renifler. On décide à sa place, sans jamais vraiment lui demander son avis.

Les conséquences du besoin de contrôle
Et c’est là qu’on peut observer les dégâts. On rencontre parfois des chiens qui n’osent plus prendre d’initiative. Ils attendent. Ils regardent leur humain pour le moindre geste : « Est-ce que j’ai le droit de m’asseoir là ? De renifler ce truc ? De regarder ce chien ? »
Mais les humains ne sont pas épargnés non plus.
Ce contrôle permanent génère une fatigue mentale énorme. Vous êtes constamment en alerte. Vous anticipez chaque rencontre, chaque stimulation. Vous ne profitez plus d’une simple promenade parce que vous êtes en mode « gestion de crise » permanent.
Et la frustration s’installe. Parce que le chien n’obéit jamais assez vite. Parce qu’il y a toujours un moment où ça ne se passe pas comme prévu. Chaque sortie devient une session d’entraînement, plus ou moins réussie, plutôt qu’un moment de plaisir partagé.
Ce qui devait être une amitié se transforme en rapport de force. Vous avez peut-être gagné l’obéissance, mais vous avez perdu la connexion.
Lâcher-prise pour coopérer
Apprendre à lire les signaux de son chien, c’est commencer à vraiment dialoguer. Observer ses détournements de regard, ses hésitations, ses propositions. Comprendre qu’il essaie de communiquer quelque chose.
Et c’est là que ça devient intéressant : un chien qui se sent écouté coopère souvent mieux qu’un chien qui se sent forcé.
Mais ça demande de gérer notre propre inconfort. Et d’accepter qu’un chien qui flaire longuement n’est pas « désobéissant », il lit simplement les nouvelles du quartier. Que l’imprévu n’est pas une catastrophe mais une occasion d’apprendre et de s’adapter. Que le sauvage n’est pas une tare à éradiquer mais une richesse à préserver.
Le contrôle n’est pas l’ennemi. C’est un outil, nécessaire par moments. Mais il doit rester au service de quelque chose de plus grand : la connexion, la confiance mutuelle, la relation.
La prochaine fois que vous vous surprenez à exiger une obéissance immédiate, posez-vous cette question : est-ce que je protège mon chien, ou est-ce que je calme ma propre anxiété ?
Parce qu’au fond, relâcher l’emprise sur votre chien, ça commence peut-être par relâcher celle que vous avez sur vous-même.
Et si vous vous autorisiez à être un peu moins parfait, votre chien pourrait enfin respirer.


